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Soyez à la page, écrivez à la main 
17 août 2014
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Comment expliquer que des cadres dirigeants aient à ce point perdu l’usage de leur Montblanc ? C’est simple : ils sont, et c’est no­tre lot à tous, accros au traitement de texte. Rapide, propre, immédiatement transmissi­ble, le texte dactylographié ou saisi sur un smartphone a peu à peu supplanté le texte écrit à la main. Exit le Post-it collé sur le bureau d’un collègue : on lui envoie un SMS. Fini, la prise de notes en réunion : on tape sur sa tablette.
Selon les chercheurs, le geste de la main facilite la mémorisation et l’émergence de l’idée. Avis aux accros du clavier, l’écriture manuscrite revient en force !

Selon les chercheurs, le geste de la main facilite la mémorisation et l’émergence de l’idée. Avis aux accros du clavier, l’écriture manuscrite revient en force !

Un chef d’entreprise est venu le voir pour réapprendre à signer et à écrire. Le calligraphe Julien Chazal n’en a pas été étonné : cela fait plusieurs années qu’il redresse les écritures tordues. Celles du gotha des affaires, mais aussi du cinéma : il a récemment donné un coup de pouce à Emmanuelle Devos, dont l’écriture ne cadrait pas avec le personnage d’écrivain qu’elle interprète dans Violette.

Comment expliquer que des cadres dirigeants aient à ce point perdu l’usage de leur Montblanc ? C’est simple : ils sont, et c’est no­tre lot à tous, accros au traitement de texte. Rapide, propre, immédiatement transmissi­ble, le texte dactylographié ou saisi sur un smartphone a peu à peu supplanté le texte écrit à la main. Exit le Post-it collé sur le bureau d’un collègue : on lui envoie un SMS. Fini, la prise de notes en réunion : on tape sur sa tablette.

PowerPoint a remplacé les exposés sur tableaux blancs et même la signature est devenue électronique ! Les Etats-Unis ont d’ail­leurs décidé de limiter à l’école l’apprentissage de l’écriture manuscrite pour placer les enfants plus tôt devant un clavier. Mais le phénomène inquiète : des enseignants pointent déjà des difficultés de concentration et de mémorisation.

Dans l’entreprise aussi, les anciens sont déconcertés par la syntaxe incertaine des mem­bres de la génération Y – qui ont appris à écrire au stylo mais n’utilisent plus que leur pouce et leur smartphone. « Leurs rapports sont souvent composés de phrases intermina­bles ou, au contraire, très courtes et à peine articulées », note la graphologue Véronique de Villeneuve.

Une pensée structurée. Pour Claude Aschenbrenner, consultant spécialiste en transmission de l’information, le problème tient en partie à la raréfaction de l’usage du brouillon. Ce geek assumé estime que toute réflexion commence avec du papier et un stylo : « Quand les idées foisonnent, nous devons les attraper avant qu’elles nous échappent. Utiliser un logiciel impose de manipuler souris, clavier, correcteur, etc. Or le cerveau perd en efficacité lors­qu’il est accaparé par plusieurs tâches. L’écriture manuscrite nous aide à structurer notre pensée, car le geste de la main est le prolongement du cer­veau et facilite l’émergence de l’idée. » A l’inverse, le logiciel représenterait un cadre qui contraint.

Les travaux de deux chercheurs en sciences cognitives corroborent ces constatations. Se proposant d’enseigner à des adultes l’alphabet tamoul (langue originaire du sud-est de l’Inde) et d’en reconnaître les caractères, ils ont divisé leurs cobayes en deux groupes. Le premier apprenait les caractè­res en écrivant, le second en les observant sur écran. Après quelques semaines, ceux du groupe 1 distinguaient bien mieux les lettres mal orientées que ceux du groupe 2. « L’écriture manuscrite, explique Jean-Luc Velay, provoque l’activation d’une région cérébrale motrice qui n’existe pas quand on tape sur un clavier. Elle se réactive lorsqu’on voit les lettres. »

Honorer un destinataire. Meilleure mémorisation, structuration des idées : les atouts du stylo semblent patents. Ce­pendant, les conclusions du scientifique sont nuancées : « Certes, l’organisation du texte est plus riche sur le papier. Nous sommes d’une génération habituée à passer par cette étape, mais les plus jeunes changent déjà leurs façons de faire et d’autres zones de leur cerveau s’activent. »

Nouvelle génération, nouvelles capacités… Mieux vaut s’abstenir de tout jugement de valeur : nos petits-enfants penseront différemment de nous et sans doute pas plus mal. Même parmi les anciens, certains modifient leurs pra­tiques, comme l’écrivain Jean Rouaud, qui déclarait, dans Le Nouvel Obser­vateur, apprécier le fait que sur un document Word sa ré­flexion n’était plus parasitée par les ratures. Pour autant, l’écriture manuscrite redevient à la page. Ecrire joliment est aujour­d’hui un si­gne distinctif, réservé à de grandes occa­sions ou à des interlocuteurs choisis. « La déperson­nalisation du texte imprimé finit par créer un besoin de co­mplément, surtout dans le cadre d’actions de communication externe, analyse Etienne Lau­rent, directeur de Ben­ne­ton Gra­veur, une pape­terie haut de gamme qui fournit la moitié du CAC 40. Une correspondance est mieux perçue lorsqu’elle est manuscrite. C’est un geste social qui mar­que une consi­­­dération pour le destinataire, mais aussi une responsabi­lité : on s’engage lorsqu’on écrit de sa main. » Et on affirme par la même occasion pouvoir, statut et prestige.

Un tracé avec l’index. La disparition du stylo n’est donc pas pour demain. « La vraie catastrophe serait d’employer les logiciels de commande vocale, conclut Jean-Luc Velay. Ne plus avoir besoin d’écrire, sur écran ou sur papier, entraînerait un appauvrissement de la syntaxe et de la pensée. L’organisation du discours ne serait plus prise en charge par le cerveau mais par la machine. » On en est loin : sur certains smartpho­nes, on peut « écrire » avec son index au lieu de taper. Ou comment marier technologies et pratiques pas encore antiques.

Sophie Noucher
© Management





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