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Burkina Faso : des risques associés à l’usage de pesticides ?
26 juin 2019
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Quantifiée pour la première fois, l’utilisation inappropriée des pesticides au Burkina Faso présente des risques pour l’homme et l’environnement. Une thèse de l’EPFL a mené l’enquête en analysant les sols, l’eau, les sédiments et les légumes du pays ainsi que les cheveux de la population.

Mal informés, les petits producteurs de légumes exposent l’homme et l’environnement à d’importants risques de contamination au Burkina Faso. Le dépassement des taux d’application recommandés pour les pesticides s’élève à 72% et celui de la concentration de produit recommandée, à 56%. En conséquence, environ 30% des puits en zone agricole abritent une eau impropre à la consommation et 36% des légumes cultivés présentent des taux de pesticides au-dessus des normes sanitaires. La population, en particulier les enfants, est exposée à des concentrations de perturbateurs endocriniens et à des cancérogènes potentiellement dangereuses.

Telles sont les principales conclusions d’une thèse récemment soutenue à l’EPFL en sciences et ingénierie de l’environnement. Celle-ci a quantifié pour la première fois l’impact global des pesticides utilisés par les maraîchers burkinabés et les risques environnementaux et sanitaires qui en découlent en analysant les sols, l’eau, les sédiments, les légumes et les cheveux de villageois. Une vue d’ensemble qui a permis à l’auteur de la thèse de dresser une liste de recommandations qui permettra de limiter à l’avenir les contaminations.

Pays prioritaire de la coopération au développement suisse, qui a cofinancé la thèse, le Burkina Faso vit à 90% de l’agriculture. Alors que le pays fait un usage modeste des pesticides, en comparaison internationale, 70 à 80% de ses agriculteurs affirment ressentir des troubles de santé pendant et après les avoir appliqués, selon des études préalables à la thèse. Aucune étude quantitative n’avait toutefois jusqu’ici permis d’en évaluer la cause, ni permis de détecter les contaminations provoquées par les petits producteurs de légumes. « L’enjeu d’une telle recherche est non seulement important sur le plan sanitaire et environnemental, mais aussi sur le plan économique », indique Edouard Lehmann, auteur de la thèse : « Le gouvernement du Burkina Faso souhaite dynamiser ses zones rurales et voit l’exportation de légumes comme une solution. Or, si ceux-ci ne sont pas conformes aux normes internationales, ils ne pourront pas être exportés. »

La thèse, soutenue fin décembre 2017 et menée au Laboratoire central environnemental (CEL) de l’EPFL, s’est attachée à développer des méthodes d’analyses adaptées au contexte local et transférables aux acteurs-clés du secteur. Edouard Lehmann a ainsi participé au renforcement des capacités analytiques du laboratoire de l’Institut international d’ingénierie de l’eau et de l’environnement de Ouagadougou (2iE). Il a pu appliquer pour la première fois une méthode* déjà utilisée pour l’analyse des pesticides dans les légumes pour effectuer une analyse de cheveux. Contrairement aux méthodes développées précédemment, cette dernière présente l’avantage de demander peu de matériel, peu de solvant et peu d’infrastructure en laboratoire. Ceci constitue donc un avantage non négligeable pour faciliter la dissémination de cette procédure dans les pays en voie de développement.

Pratiques agricoles à risque

Dans la première étape de sa thèse, le chercheur a analysé les pratiques agricoles burkinabés auprès de 540 maraîchers actifs sur quatre sites différents du centre du pays. Le manque d’équipement en protection individuelle s’est révélé inquiétant, les agriculteurs n’étant souvent vêtus que de short et t-shirt lors du traitement des cultures. Les maraîchers ignorent également les périodes d’applications appropriées, ils ont donc tendance à traiter leurs cultures à une fréquence aléatoire.

A qui la faute ? Une première piste de réponse est à trouver sur les étiquettes des produits vendus, souvent incomplètes, en langue étrangère ou absentes. A ceci s’ajoute les difficultés liées au taux élevé d’analphabétisme et le manque de formation des revendeurs quant au bon usage des produits qu’ils commercialisent. Les mélanges de pesticides sont ainsi monnaie courante, indique Edouard Lehmann : « Certains agriculteurs mélangent les produits achetés sur le marché et les goûtent en se disant que, plus ça pique, meilleur ce sera pour lutter contre les parasites. » La gestion des déchets, constitués principalement d’emballages de pesticides, est aussi un problème lorsque les cultures avoisinent un lac ou une rivière. C’est le cas de l’un des sites d’analyse, situé proche du lac de Loumbila. Un lac qui assure près de 30% de l’eau potable de la capitale du pays, Ouagadougou.

Pesticides interdits
La thèse d’Edouard Lehmann a permis de comparer les données récoltées durant trois ans et d’identifier les variations saisonnières. Avec une mauvaise surprise à la clé : « Lors de la saison des pluies, nous avons détecté chaque année dans le lac de Loumbila une augmentation des concentrations de pesticides dont certains sont interdits au sens de la Convention de Stockholm, ratifiée par le Burkina Faso. » Nommés POPs (persistent organic pollutants), ces pesticides sont considérés comme une grave menace pour la santé et l’environnement. L’étude s’est également intéressée à la qualité de l’eau potable issue des puits et des forages. Résultat : alors que les eaux souterraines sont épargnées par les pesticides, l’eau de 30% des puits traditionnels creusés dans les champs s’est révélée impropre à la consommation.

Du côté de la production maraîchère, le constat est également problématique : 36% de la centaine de légumes analysés présentaient des taux de pesticides au-dessus des « limites maximales résiduelles » internationales, une référence pour l’exportation. Des questionnaires concernant le régime alimentaire de la population ont ensuite été envoyés à 120 personnes pour analyser leur exposition aux pesticides. Chez les enfants, les résultats ont révélé des risques alimentaires aigus et chroniques dans 19 et 17% des cas, et, chez l’adulte, dans 6 et 4% des cas.

« Edouard Lehmann (debout, tenant des affiches) et un traducteur ont délivré en décembre 2017 des mesures de protection aux villageois ayant participé à l’enquête scientifique. © EPFL / GR-CEL »

Recommandations et suites

En tout, sur quarante-cinq pesticides recherchés, trente-huit ont été détectés. L’amélioration de la situation sanitaire passe donc par une réduction de la population à l’exposition aux pesticides. « Une meilleure prévention et la mise en place au quotidien de mesures de protection simples permettrait de considérablement réduire le risque », souligne Edouard Lehmann. L’étude s’achève donc sur une proposition de plan d’action visant à sensibiliser les parties prenantes au niveau régional, national et international. Parmi les mesures proposées on citera, par exemple, ne plus consommer l’eau des puits des champs, respecter une distance minimale de sécurité entre le lac et les cultures, rincer les légumes à l’eau avant de les consommer, se couvrir le corps et les mains lors de l’application de pesticides et éloigner les enfants des champs lors des traitements. Le chercheur souligne également qu’il faudrait interdire trois substances au niveau national et mieux former les revendeurs de pesticides.

Appuyé par des chercheurs du 2iE, le chercheur a transmis lui-même en décembre ces recommandations aux habitants des régions qu’il a investiguées ainsi qu’aux autorités compétentes. « Les villageois ont été très réceptifs et se sont montrés motivés à améliorer leurs pratiques, surtout après avoir appris que les premières victimes de ces contaminations sont les enfants. »

Edouard Lehmann voit plusieurs suites à sa recherche, notamment des études similaires dans les pays voisins du Burkina Faso et une analyse approfondie permettant de comprendre la présence de POPs dans les eaux du lac de Loumbila.

*QuEChERS, Quick Easy Cheap Effective Rugged Safe

Référence

Edouard Lehmann, “Impact Assessment of Pesticides Applied in Vegetable-Producing Areas in the Saharan Zone : the Case of Burkina Faso”, Advisor : Felippe De Alencastro, December 2017.

Cette thèse a reçu le soutien du programme 3E de la Direction du Développement et de la Coopération suisse (DDC). Elle a été réalisée en partenariat avec l’Institut international d’ingénierie de l’eau et de l’environnement de Ouagadougou (2iE).

Auteur : Sandrine Perroud
Source : Mediacom



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